Les 6 Eléments

Associer les 6 Eléments, grecs et chinois, dans la rencontre féconde de leurs confluences et différences fut pour Bernard Neau et moi-même un travail exaltant. Pendant des siècles, les éléments servirent de modélisation pour les Anciens occidentaux et orientaux à travers leurs mythes et cosmogonies, leur conception de l’astrologie et de la nature, de la physique comme de la médecine, si bien que leur dimension symbolique est restée ancrée au plus profond de notre imaginaire.

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Biotope de la Petite Amazonie

L’observation de la nature amena les Grecs à trouver des principes qui seraient « la racine de toute chose » (Empédocle, VI° av. J.-C.). Ils s’accordèrent pour fonder leur cosmologie sur la base de quatre éléments (στοιχεῖα, stoïkheïa : air, eau, feu, terre) auxquels ils attribuèrent quatre propriétés (le froid, le chaud, le sec, l’humide), ce qui leur permettait de répertorier et classifier toutes les propriétés de l’humain, de la nature et de l’univers.

Plus tard, ils leur adjoignirent un cinquième élément, l’éther (la « quinte essence » d’Aristote) – substrat des corps célestes, base du feu et de l’air – dans lequel baignait le cosmos (κόσμος, monde ordonné par opposition au χάος, chaos). Pour les Grecs les plus anciens, les quatre éléments sont contenus dans le cortex, qui est le reflet en miniature du cosmos. Ils classaient les êtres vivants en quatre règnes naturels : humain, animal, végétal et minéral (les pierres furent assimilées à des êtres vivants jusqu’au Moyen Âge). Leurs médecins pensaient que le corps était commandé par quatre humeurs correspondant à chacune des propriétés (la bile, le sang, le flegme, la bile noire ou mélancolie, qui influent sur notre tempérament) – la maladie résultant d’un déséquilibre interne entre les quatre éléments.

Cet effort de rationalisation du monde et de la matière en particulier est principalement une combinatoire symbolique – commune aux philosophes, savants et poètes – ouvrant tout un jeu de correspondances tant sur la compréhension du réel que sur l’imaginaire. Avant de devenir une théorie explicative du monde, les éléments seraient issus d’un couple d’opposés dynamiques constitué de deux qualités premières : actif et passif, comparable en cela aux Yin et Yang chinois.

Cette classification des constituants de la nature resta en vigueur jusqu’à la fin du XVIII° siècle et la rupture théorique de Lavoisier ; l’éther et ses variantes n’étant définitivement abandonné par les physiciens qu’à la toute fin du XIX°.

Quant aux Chinois, ce fut aussi par l’observation méticuleuse de la nature – en ressentant également le besoin d’harmoniser le vivant et l’ordre cosmique –, qu’ils développèrent (au 2ème millénaire avant notre ère) la théorie des cinq « éléments » (ou « cinq phases », 五行 – wǔ xíng). Mais il s’agit pour eux d’ « agents » ou « vecteurs », de polarités attractives entrant par alternance dans des relations d’opposition-corrélation.

Ils les concevaient comme des modalités actives du Yin (féminin) et du Yang (masculin) dans la succession des périodes de mouvement et de repos – le bois et le métal s’ajoutant aux « agents » de l’eau, du feu et de la terre. Leurs traités de médecine démontrent que les métaux étendent les propriétés de l’eau, d’où leur utilisation en homéopathie au même titre que les essences arboricoles curatives. L’acupuncteur cherche, comme le médecin traditionnel, à guérir son patient en rétablissant le bon fonctionnement des circuits d’énergie corporelle (et autrefois, il ne se faisait payer que s’il y parvenait). À chaque élément correspond une saison, un point de l’espace, une couleur, une saveur, un minéral, un animal, une plante, une planète, un viscère… au point que tout ce qui se trouve sur la Terre et dans le Ciel peut être sous la dépendance d’un élément.

L’air n’a pas lieu d’être dans cette classification car les cinq éléments (ou « agents ») tirent leur souffle énergétique du Qì (气), « Souffle » primordial, précosmique et cosmique qui, en dynamisant le « vide » riche de toutes les potentialités, constitue et anime toute chose – la notion grecque d’atomes étant étrangère à leur physique.

Pour les courants de pensée des anciens Chinois (taoïsme surtout, mais aussi bouddhisme chan), selon les principes sexués indissociables du Yin et du Yang, rien n’est statique dans la nature ni enclos dans une catégorie de « l’être ». Tout est processus, évolue, fait retour, se transforme en permanence – les éléments sont interdépendants et chacun nourrit celui qui suit sous forme de cycle. Le sage est donc celui qui a su trouver l’équilibre dans le jeu subtil des cinq éléments ou « agents » afin de ne pas rompre l’harmonie entre l’univers et lui.

Nous avons été influencés par cette conception chinoise du processus continu d’interpénétration des forces énergétiques de la nature en suggérant souvent un élément par la médiation d’un autre. Ainsi, assumant notre libre adaptation de cette pensée, avons-nous pu être un peu « Chinois » à notre façon…

Et il faut rendre grâce à l’épistémologue Gaston Bachelard pour avoir bien compris en quoi cette conception préscientifique des éléments fondamentaux (les grecs pour lui) continuait in fine à ouvrir à l’infini l’horizon de notre imaginaire poétique, matériel et psychique.

Poétique de l’espace, de la rêverie – on ne pouvait trouver plus justes titres pour évoquer notre propre recherche. Car si le rêve et le réel entretiennent avec les éléments un même rapport dynamique et symétrique, étrangement le rêve nous est plus tangible, nous ramenant toujours – par un biais ou un autre – à la nature.

« Les grands rêveurs ne choisissent pas », disait-il. Nous ajouterons qu’ils sont choisis par ce qui les appelle. Ils savent trouver dans l’impermanence minérale toute la mobilité rêveuse d’un miroir, et si les grands cercles de l’onde sont pour leurs yeux du ciel qui voyage, ils savent en recréer les formes depuis leurs projections mentales.

Nous avons inscrit notre regard en cette antique résonance de deux mondes et retenu quelques-unes de leurs leçons pour nos rêveries croisées en quête d’images du réel. Nous brouillons assez spontanément les notions d’échelle puisque ces deux traditions nous ont appris que le très petit, le plus menu détail, renvoie à des images de l’infiniment grand où toute une dimension de ce qui est proposé au regard recèle une part d’invisible. Et parce que dans une méduse, une pierre ou un pavé de verre – suivant l’esprit du shānshuĭ (山水 – montagne et eau, paysage littéraire et pictural) et l’idée du microcosme grec –, l’œil peut découvrir un micropaysage qui est un continuum subtil de correspondances entre des objets apparemment étrangers l’un à l’autre (tout étant potentiellement autre chose), ainsi qu’un condensé d’espace-temps ouvrant sur une autre lecture que celle de l’objet représenté.

Malgré des principes cosmogoniques et philosophiques différents, les anciens Grecs et Chinois fondaient donc leur conception du monde sur l’efficience de la nature. Ils nous apprennent par là que TOUT – du monde et de nous – est lié, relié à quelque chose de proche ou de lointain, et que si ce principe n’est pas respecté, la marche du monde ne peut aller que de travers.

Les 6 Eléments

Photographies de Xavier Noël et Bernard Neau

AIR

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Photographier l’air est une gageure. On ressent cet élément quand il est en mouvement, quand il souffle (de la légère brise à la grande tempête…), par sa température aussi. Donc il ne se voit pas ; nous serions ainsi en présence d’un élément rebelle à la démarche photographique, tout simplement à l’un de nos cinq sens.

De même que des roches réfractaires résistent au feu, l’Air résiste à la vue ! Pourtant, visuellement, sa présence devient tangible dès lors qu’un rai de soleil le traverse, éclairant les poussières en suspension ou quand, au loin, des nuages (particules d’eau ou de glace dans l’atmosphère) se forment et se déplacent. Si l’air semble une « matière immatérielle », osons l’oxymore, que l’on respire, que l’on sent sur la peau sans la voir autrement que de façon indirecte par ce qui vole, sans elle il ne pourrait y avoir de son, et a fortiori de cri. Un espace de liberté s’ouvrait alors…

Gaston Bachelard dans L’Air et les Songes soulignait que dans le règne de l’imagination, l’épithète qui est le plus proche du substantif air, c’est l’épithète libre. Cela m’autorisait à inviter le réel à faire irruption dans la chambre claire de la poussiéreuse « maison vide » sous l’aspect anguleux d’une architecture déformée, tandis que Bernard Neau pouvait évoquer un univers vide d’air, la nuit du cosmos, l’infini. La maison vide, au cœur de notre série, pouvait dialoguer avec L’éther d’un côté et Nuage de l’autre…
Pour les scientifiques, air et eau sont les grands fluides de la planète, tandis que le soleil est le moteur de leurs mouvements (Sylvie Joussaume, Climat d’hier à demain, CNRS, 1999). Ces interactions, démontrées au niveau scientifique, coexistent de façon stimulante avec la réflexion philosophique et avec l’observation artistique. L’Organisation météorologique mondiale dut d’ailleurs recourir à une véritable poétique quand elle procéda à une nouvelle classification et description des nuages en genres, espèces, variétés, voire en « particularités supplémentaires » (cette nomenclature figure dans l’Atlas international des nuages, publié à Genève en 1956).
À l’échelle d’un « micropaysagiste », une fragile méduse, divinité primordiale, union de la Terre et de l’Océan, peut notamment permettre d’évoquer l’Air, d’y songer, peut-être de le contempler. Cet animal singulièrement ancien (650 millions d’années ?), aux surprenantes capacités d’adaptation, intéressait tout particulièrement Bernard Neau, compte tenu de nos explorations des liens subtils qui peuvent s’établir entre les éléments, cela alimentant nos discussions (que nous avons consignées dans un journal de quelques trois cents pages !). Cette « bulle de mer » est emblématique d’embarras de classification. Est-elle un être d’air ou d’eau ? Réaumur étudiant la Rhizostoma bleue sur les côtes de La Rochelle l’appelle « gelée de mer » en 1710. Est-elle plutôt un végétal ? Dans sa première édition du Systema Naturae (1735), Linné en tant que botaniste classe les méduses dans l’ordre des Zoophyta, ses tentacules s’apparentant à des étamines et ses bras oraux à des pistils. Encore plus déroutante, et plus proche encore de l’Air, est la fameuse Physalie ou Vaisseau portugais, qui a toute l’apparence d’une méduse mais est en réalité un siphonophore marin, c’est-à-dire une colonie de polypes, portée parfois très loin par son flotteur au gré des vents et des courants ; il y a quelques années, j’en photographiais une sur les côtes islaises en pensant au ballon échoué sur L’Île mystérieuse. Enfin, que dire de Turritopsis nutricula qui, parmi les très rares êtres vivants, s’est accordé (avec l’hydre) ce privilège à rendre jaloux alchimistes d’hier et biologistes de demain : être capable d’immortalité !
Toujours dans cet espace de liberté et de légèreté qui caractérise l’Air,
il était tentant enfin de croiser deux cultures, de superposer l’origine du monde et le paysage des sources de la Loue au Yin céleste, de changer la mise au point (comme cela se pratique dans la prise de vue photographique), en continuant d’hésiter entre le concret et l’abstrait, pour s’interroger à jamais sur le principe cosmique.

Xavier Noël

Photographier l’air est une gageure. On ressent cet élément quand il est en mouvement, quand il souffle (de la légère brise à la grande tempête…), par sa température aussi. Donc il ne se voit pas ; nous serions ainsi en présence d’un élément rebelle à la démarche photographique, tout simplement à l’un de nos cinq sens.

De même que des roches réfractaires résistent au feu, l’Air résiste à la vue ! Pourtant, visuellement, sa présence devient tangible dès lors qu’un rai de soleil le traverse, éclairant les poussières en suspension ou quand, au loin, des nuages (particules d’eau ou de glace dans l’atmosphère) se forment et se déplacent. Si l’air semble une « matière immatérielle », osons l’oxymore, que l’on respire, que l’on sent sur la peau sans la voir autrement que de façon indirecte par ce qui vole, sans elle il ne pourrait y avoir de son, et a fortiori de cri. Un espace de liberté s’ouvrait alors…

Gaston Bachelard dans L’Air et les Songes soulignait que dans le règne de l’imagination, l’épithète qui est le plus proche du substantif air, c’est l’épithète libre. Cela m’autorisait à inviter le réel à faire irruption dans la chambre claire de la poussiéreuse « maison vide » sous l’aspect anguleux d’une architecture déformée, tandis que Bernard Neau pouvait évoquer un univers vide d’air, la nuit du cosmos, l’infini. La maison vide, au cœur de notre série, pouvait dialoguer avec L’éther d’un côté et Nuage de l’autre…
Pour les scientifiques, air et eau sont les grands fluides de la planète, tandis que le soleil est le moteur de leurs mouvements (Sylvie Joussaume, Climat d’hier à demain, CNRS, 1999). Ces interactions, démontrées au niveau scientifique, coexistent de façon stimulante avec la réflexion philosophique et avec l’observation artistique. L’Organisation météorologique mondiale dut d’ailleurs recourir à une véritable poétique quand elle procéda à une nouvelle classification et description des nuages en genres, espèces, variétés, voire en « particularités supplémentaires » (cette nomenclature figure dans l’Atlas international des nuages, publié à Genève en 1956).
À l’échelle d’un « micropaysagiste », une fragile méduse, divinité primordiale, union de la Terre et de l’Océan, peut notamment permettre d’évoquer l’Air, d’y songer, peut-être de le contempler. Cet animal singulièrement ancien (650 millions d’années ?), aux surprenantes capacités d’adaptation, intéressait tout particulièrement Bernard Neau, compte tenu de nos explorations des liens subtils qui peuvent s’établir entre les éléments, cela alimentant nos discussions (que nous avons consignées dans un journal de quelques trois cents pages !). Cette « bulle de mer » est emblématique d’embarras de classification. Est-elle un être d’air ou d’eau ? Réaumur étudiant la Rhizostoma bleue sur les côtes de La Rochelle l’appelle « gelée de mer » en 1710. Est-elle plutôt un végétal ? Dans sa première édition du Systema Naturae (1735), Linné en tant que botaniste classe les méduses dans l’ordre des Zoophyta, ses tentacules s’apparentant à des étamines et ses bras oraux à des pistils. Encore plus déroutante, et plus proche encore de l’Air, est la fameuse Physalie ou Vaisseau portugais, qui a toute l’apparence d’une méduse mais est en réalité un siphonophore marin, c’est-à-dire une colonie de polypes, portée parfois très loin par son flotteur au gré des vents et des courants ; il y a quelques années, j’en photographiais une sur les côtes islaises en pensant au ballon échoué sur L’Île mystérieuse. Enfin, que dire de Turritopsis nutricula qui, parmi les très rares êtres vivants, s’est accordé (avec l’hydre) ce privilège à rendre jaloux alchimistes d’hier et biologistes de demain : être capable d’immortalité !

Toujours dans cet espace de liberté et de légèreté qui caractérise l’Air, il était tentant enfin de croiser deux cultures, de superposer l’origine du monde et le paysage des sources de la Loue au Yin céleste, de changer la mise au point (comme cela se pratique dans la prise de vue photographique), en continuant d’hésiter entre le concret et l’abstrait, pour s’interroger à jamais sur le principe cosmique.

Xavier Noël
Les 6 Eléments – l’air

BOIS

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Ma compréhension du Bois résulte d’un parcours initiatique. En effet, j’ai longtemps cherché sur les grumes, ces grandes pièces de bois non encore équarries, déchargées en bord de Loire avant d’y être débitées, des images colorées de fragments de coupes, des inscriptions au pochoir, des tatouages et des signes qui se sont superposés sur les billes de bois importé.

Ces « Éclats d’Import » m’ont donné à explorer les fissures, les éclatements du bois, les suintements de la résine, les traces de sciages, les débris du bois et les empilages de planches à la tranche peinte. Cette introduction accomplie, je me suis intéressé à différentes utilisations que l’homme a pu faire de cet élément : menuiserie, charpente, ébénisterie, imprimerie, objets domestiques… Tandis que subsistaient, dans mes souvenirs littéraires, les forêts impénétrables du Village aérien de Jules Verne, lorsque j’observais les branchages et nervures denses et sombres d’une pierre appelée shí tóu sēn lín (石头森林), les forêts primordiales de l’Amazonie furent évoquées par Bernard Neau dans un mimétisme entre jaillissement de l’eau et rainures du bois, comme le remarqua son ami Jean-Bernard Pécot, qui identifia aussi dans nos images les forêts enchantées des conteurs et les forêts refuges des philosophes.

J’étudiais aussi le bois en proximité avec la pierre, guidé en cela par Jacques Abeille et ses Jardins statutaires, dont le titre exprime toute l’intimité entre ces deux éléments. Est-on jamais attentif ? C’est ce qu’il semble nous dire en invitant le lecteur à pénétrer dans son monde : « Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? Être attentif aussi aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ? »

Je me suis justement intéressé de près à un insecte mangeur de bois : le typographe. Si le terme évoque un caractère d’imprimerie, ou un genre de caractère (avec par exemple le type Didot, ou le type Garamond) et un métier de l’imprimerie aujourd’hui quasiment disparu, il désigne donc aussi un insecte parasite du bois, auquel il cause des dommages en incubant dans l’écorce, en forant d’étranges tracés, certains étant parallèles à l’axe du tronc et d’autres divergents. Le Muséum d’Histoire naturelle de Nantes possède d’ailleurs dans ses collections une écorce de pin épicéa marquée d’une belle trace de bostryche typographe. C’est pourquoi, après avoir cherché à déchiffrer les signes d’abattage et de négoce figurant sur la tranche des grumes, à comprendre les traces laissées par l’insecte typographe, j’ai traité cet élément venu de Chine comme s’il se fût agi d’un palimpseste chargé d’écritures et de dessins.

Xavier Noël (texte inédit)

Ma compréhension du Bois résulte d’un parcours initiatique. En effet, j’ai longtemps cherché sur les grumes, ces grandes pièces de bois non encore équarries, déchargées en bord de Loire avant d’y être débitées, des images colorées de fragments de coupes, des inscriptions au pochoir, des tatouages et des signes qui se sont superposés sur les billes de bois importé.

Ces « Éclats d’Import » m’ont donné à explorer les fissures, les éclatements du bois, les suintements de la résine, les traces de sciages, les débris du bois et les empilages de planches à la tranche peinte. Cette introduction accomplie, je me suis intéressé à différentes utilisations que l’homme a pu faire de cet élément : menuiserie, charpente, ébénisterie, imprimerie, objets domestiques… Tandis que subsistaient, dans mes souvenirs littéraires, les forêts impénétrables du Village aérien de Jules Verne, lorsque j’observais les branchages et nervures denses et sombres d’une pierre appelée shí tóu sēn lín (石头森林), les forêts primordiales de l’Amazonie furent évoquées par Bernard Neau dans un mimétisme entre jaillissement de l’eau et rainures du bois, comme le remarqua son ami Jean-Bernard Pécot, qui identifia aussi dans nos images les forêts enchantées des conteurs et les forêts refuges des philosophes.

J’étudiais aussi le bois en proximité avec la pierre, guidé en cela par Jacques Abeille et ses Jardins statutaires, dont le titre exprime toute l’intimité entre ces deux éléments. Est-on jamais attentif ? C’est ce qu’il semble nous dire en invitant le lecteur à pénétrer dans son monde : « Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? Être attentif aussi aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ? »

Je me suis justement intéressé de près à un insecte mangeur de bois : le typographe. Si le terme évoque un caractère d’imprimerie, ou un genre de caractère (avec par exemple le type Didot, ou le type Garamond) et un métier de l’imprimerie aujourd’hui quasiment disparu, il désigne donc aussi un insecte parasite du bois, auquel il cause des dommages en incubant dans l’écorce, en forant d’étranges tracés, certains étant parallèles à l’axe du tronc et d’autres divergents. Le Muséum d’Histoire naturelle de Nantes possède d’ailleurs dans ses collections une écorce de pin épicéa marquée d’une belle trace de bostryche typographe. C’est pourquoi, après avoir cherché à déchiffrer les signes d’abattage et de négoce figurant sur la tranche des grumes, à comprendre les traces laissées par l’insecte typographe, j’ai traité cet élément venu de Chine comme s’il se fût agi d’un palimpseste chargé d’écritures et de dessins.

Xavier Noël (texte inédit)
Les 6 Eléments – le bois

EAU

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De même que notre inspiration photographique est souvent la résultante de nombreuses influences (picturales, littéraires, architecturales, voire musicales) – d’où le choix de titres donnés à nos images -, le projet des 6 Éléments n’aurait pu avoir lieu sans prendre appui sur certains de nos travaux antérieurs.

Ceux-ci sont caractérisés notamment par notre intérêt commun, partagé avec le photographe et éditeur Pierre-Jean Buffy, pour les marais salants ; ils nous ont permis de nous rencontrer et de décider de la mise en œuvre de notre projet consacré aux éléments. Au sein de nos précédentes réalisations, nous avons ainsi pu, chacun, identifier des influences internes. Pour ma part j’ai retrouvé cet épisode consigné dans un carnet d’exploration de jardins familiaux : sur une parcelle du site des Épinettes à Nantes, une femme avait désigné chaque « porte » de son petit domaine à cultiver par quatre éléments. Pour représenter l’eau ou la mer, elle avait planté des cinéraires, choisies pour leurs couleurs : le bleu et le gris. Or, il se trouve que notre séquence des 6 Éléments dédiée à l’Eau est exclusivement dominée par ces deux couleurs.

Dans le cadre de notre démarche qui nous fit passer d’une photographie de détails de matières ou de matériaux, à une pensée des éléments, l’Eau occupe une place significative, en étant peut-être plus fortement associée à l’imagination. Cette imagination qui nous incita à combiner les éléments, à photographier un élément pour en évoquer un autre, à hésiter sur la bonne classification de telle image, sans perdre de vue notre approche du micropaysage : par exemple, l’eau associée à la montagne signifie « paysage » en chinois, le nom de Shanghai introduite dans notre série consacrée au Bois, signifie « Sur la mer », une vague fait écho à « La grande vague au large des côtes de Kanagawa » par Hokusaï… Enfin, l’eau calme et l’eau agitée sont, dit-on des reflets de nos états d’âme et nous rappellent les mers agitées de Whistler et les encres tourmentées de Hugo, tandis que le miroir de l’eau permet le reflet de Narcisse…
Dans le sillage de Michel Guillou qui fit son inventaire de l’eau (Sur le bord de l’inaperçu, 2009), nous pouvions amorcer notre propre répertoire, nécessairement subjectif car non exhaustif (laissant par exemple de côté l’eau mélangée à la terre : la boue ou l’eau du ciel : les nuages), et choisir d’évoquer l’eau de surface et l’eau de fond, l’eau de source et l’eau qui court, l’eau de rive et l’eau du large, le liquide et la glace (dessus, dessous) et l’eau pétrifiée d’un horizon figé…, cela parfois à la lisière d’autres éléments. En cela nous suivions Gaston Bachelard, pour qui « L’imagination des quatre éléments, même si elle favorise l’un d’eux, aime à jouer avec les images de leurs combinaisons. Elle veut que son élément favori imprègne tout, elle veut qu’il soit substance de tout un monde. » (L’Eau et les Rêves, p. 126). Nous nous sommes alors demandé si nous avions chacun des éléments dominants, non pas dans notre personnalité (à cet égard, je suis beaucoup plus proche de l’Air que de la Terre…), mais dans notre capacité à rendre compte au moyen de la photographie des différents éléments (en tant qu’images formalisées des éléments tels qu’ils nous apparaissaient et tels que nous voulions les représenter). Le résultat est là : chaque série comporte quatre images de l’un, trois images de l’autre et nous fîmes, dans une volonté d’équilibre, vingt-et-une images chacun… mais nous n’avons pas décidé a priori du choix des éléments « dominants » pour chacun. Les images s’imposant l’une après l’autre dans la composition des séquences ont en quelque sorte décidé elles-mêmes de la répartition.

Xavier Noël (texte inédit)

De même que notre inspiration photographique est souvent la résultante de nombreuses influences (picturales, littéraires, architecturales, voire musicales) – d’où le choix de titres donnés à nos images -, le projet des 6 Éléments n’aurait pu avoir lieu sans prendre appui sur certains de nos travaux antérieurs.

Ceux-ci sont caractérisés notamment par notre intérêt commun, partagé avec le photographe et éditeur Pierre-Jean Buffy, pour les marais salants ; ils nous ont permis de nous rencontrer et de décider de la mise en œuvre de notre projet consacré aux éléments. Au sein de nos précédentes réalisations, nous avons ainsi pu, chacun, identifier des influences internes. Pour ma part j’ai retrouvé cet épisode consigné dans un carnet d’exploration de jardins familiaux : sur une parcelle du site des Épinettes à Nantes, une femme avait désigné chaque « porte » de son petit domaine à cultiver par quatre éléments. Pour représenter l’eau ou la mer, elle avait planté des cinéraires, choisies pour leurs couleurs : le bleu et le gris. Or, il se trouve que notre séquence des 6 Éléments dédiée à l’Eau est exclusivement dominée par ces deux couleurs.

Dans le cadre de notre démarche qui nous fit passer d’une photographie de détails de matières ou de matériaux, à une pensée des éléments, l’Eau occupe une place significative, en étant peut-être plus fortement associée à l’imagination. Cette imagination qui nous incita à combiner les éléments, à photographier un élément pour en évoquer un autre, à hésiter sur la bonne classification de telle image, sans perdre de vue notre approche du micropaysage : par exemple, l’eau associée à la montagne signifie « paysage » en chinois, le nom de Shanghai introduite dans notre série consacrée au Bois, signifie « Sur la mer », une vague fait écho à « La grande vague au large des côtes de Kanagawa » par Hokusaï… Enfin, l’eau calme et l’eau agitée sont, dit-on des reflets de nos états d’âme et nous rappellent les mers agitées de Whistler et les encres tourmentées de Hugo, tandis que le miroir de l’eau permet le reflet de Narcisse…
Dans le sillage de Michel Guillou qui fit son inventaire de l’eau (Sur le bord de l’inaperçu, 2009), nous pouvions amorcer notre propre répertoire, nécessairement subjectif car non exhaustif (laissant par exemple de côté l’eau mélangée à la terre : la boue ou l’eau du ciel : les nuages), et choisir d’évoquer l’eau de surface et l’eau de fond, l’eau de source et l’eau qui court, l’eau de rive et l’eau du large, le liquide et la glace (dessus, dessous) et l’eau pétrifiée d’un horizon figé…, cela parfois à la lisière d’autres éléments. En cela nous suivions Gaston Bachelard, pour qui « L’imagination des quatre éléments, même si elle favorise l’un d’eux, aime à jouer avec les images de leurs combinaisons. Elle veut que son élément favori imprègne tout, elle veut qu’il soit substance de tout un monde. » (L’Eau et les Rêves, p. 126). Nous nous sommes alors demandé si nous avions chacun des éléments dominants, non pas dans notre personnalité (à cet égard, je suis beaucoup plus proche de l’Air que de la Terre…), mais dans notre capacité à rendre compte au moyen de la photographie des différents éléments (en tant qu’images formalisées des éléments tels qu’ils nous apparaissaient et tels que nous voulions les représenter). Le résultat est là : chaque série comporte quatre images de l’un, trois images de l’autre et nous fîmes, dans une volonté d’équilibre, vingt-et-une images chacun… mais nous n’avons pas décidé a priori du choix des éléments « dominants » pour chacun. Les images s’imposant l’une après l’autre dans la composition des séquences ont en quelque sorte décidé elles-mêmes de la répartition.

Xavier Noël (texte inédit)
Les 6 Eléments – l’eau

FEU

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Le feu évoque des couleurs chaudes : rouge, orangé, jaune… jusqu’au blanc de la lumière ou du soleil de midi, avec différentes nuances intermédiaires.

Notre accord sur la nature – tantôt incertaine, tantôt indicible – de cette couleur nous a guidés dans nos choix d’images : c’était en somme notre « fil rouge », déterminant la cohérence de la suite dédiée à l’élément feu, jusqu’au choix d’une image quasi monochrome, inscrite au centre de la série (« Passion » fut la dernière vue réalisée). Pour exprimer cette couleur nous avons opposé des bleus et des violets, exploré la nuit en périphérie de la séquence. Dans notre imaginaire, le feu s’exprime par la puissante ardeur de sa couleur.

Au cours de notre exploration nous avions un temps invité Vulcain, dieu du feu et de la forge des métaux. Il nous a égarés : comment allions-nous différencier le feu du métal en fusion ? Un soleil couchant incendiant le verre (qui pourrait être aussi un soleil levant du Japon) nous a fait retrouver la bonne direction, en convoquant le feu dans les différentes images directes ou indirectes du soleil (ce que permit aussi « la Maison vide » avec ses rais de lumière dans Air). Nous nous rappelions aussi le feu primitif, celui des premiers hominidés, quand le signe ne se distinguait pas de l’art, quand Pangu, le premier être sorti du chaos originel, sépara le ciel de la terre et que de l’un de ses yeux jaillit la lune et de l’autre le soleil.

La question du classement – fut-il en seulement six éléments – représenta pour nous une puissante contrainte formelle. C’est pourquoi après avoir déclassé « Fusion », la renvoyant à son élément de Métal, il nous fallait revenir à la relation du feu au sacré, toucher aux forces naturelles et surnaturelles. Chaman ou chamane, l’homme ou la femme qui danse (comme la flamme), permit cette médiation : le métal n’est pas la seule proximité du feu avec un autre élément. Le feu trouve sa force dans le bois, lui-même issu de la terre, et il se nourrit de l’air (pour Buffon c’est « le premier aliment du feu »). Il ouvre les mondes verniens vers le feu central terrestre, encourage à arpenter les plages de laves (une image finalement non retenue que je tiens à la disposition des curieux) et à « voyager à travers un diamant creux, dans lequel les rayons se brisaient en mille éblouissements ».

La photographie, écriture de lumière, peut se permettre de faire naître le feu dans la glace avec les couleurs de la flamme, d’évoquer la fin de la Terre sous le regard indifférent d’une statue de l’île de Pâques, ou encore de rappeler la survie de l’homme grâce au feu à l’ère glaciaire.

Nous avions donc toute latitude pour rendre compte de cet élément sans jamais le photographier.

Xavier Noël (texte inédit)

Le feu évoque des couleurs chaudes : rouge, orangé, jaune… jusqu’au blanc de la lumière ou du soleil de midi, avec différentes nuances intermédiaires.

Notre accord sur la nature – tantôt incertaine, tantôt indicible – de cette couleur nous a guidés dans nos choix d’images : c’était en somme notre « fil rouge », déterminant la cohérence de la suite dédiée à l’élément feu, jusqu’au choix d’une image quasi monochrome, inscrite au centre de la série (« Passion » fut la dernière vue réalisée). Pour exprimer cette couleur nous avons opposé des bleus et des violets, exploré la nuit en périphérie de la séquence. Dans notre imaginaire, le feu s’exprime par la puissante ardeur de sa couleur.

Au cours de notre exploration nous avions un temps invité Vulcain, dieu du feu et de la forge des métaux. Il nous a égarés : comment allions-nous différencier le feu du métal en fusion ? Un soleil couchant incendiant le verre (qui pourrait être aussi un soleil levant du Japon) nous a fait retrouver la bonne direction, en convoquant le feu dans les différentes images directes ou indirectes du soleil (ce que permit aussi « la Maison vide » avec ses rais de lumière dans Air). Nous nous rappelions aussi le feu primitif, celui des premiers hominidés, quand le signe ne se distinguait pas de l’art, quand Pangu, le premier être sorti du chaos originel, sépara le ciel de la terre et que de l’un de ses yeux jaillit la lune et de l’autre le soleil.

La question du classement – fut-il en seulement six éléments – représenta pour nous une puissante contrainte formelle. C’est pourquoi après avoir déclassé « Fusion », la renvoyant à son élément de Métal, il nous fallait revenir à la relation du feu au sacré, toucher aux forces naturelles et surnaturelles. Chaman ou chamane, l’homme ou la femme qui danse (comme la flamme), permit cette médiation : le métal n’est pas la seule proximité du feu avec un autre élément. Le feu trouve sa force dans le bois, lui-même issu de la terre, et il se nourrit de l’air (pour Buffon c’est « le premier aliment du feu »). Il ouvre les mondes verniens vers le feu central terrestre, encourage à arpenter les plages de laves (une image finalement non retenue que je tiens à la disposition des curieux) et à « voyager à travers un diamant creux, dans lequel les rayons se brisaient en mille éblouissements ».

La photographie, écriture de lumière, peut se permettre de faire naître le feu dans la glace avec les couleurs de la flamme, d’évoquer la fin de la Terre sous le regard indifférent d’une statue de l’île de Pâques, ou encore de rappeler la survie de l’homme grâce au feu à l’ère glaciaire.

Nous avions donc toute latitude pour rendre compte de cet élément sans jamais le photographier.

Xavier Noël (texte inédit)
Les 6 Eléments – le feu

METAL

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Notre suite consacrée au Métal fut la plus lente à construire. Peut-être parce qu’il s’agit d’un élément qui ne nous est pas aussi familier, ou disons, aussi « naturel » que les quatre éléments grecs.

D’anciennes civilisations forgeaient pourtant déjà le métal, mais c’est particulièrement au XIXème siècle que par le métal, l’homme, nouveau Prométhée, s’est mesuré aux dieux – et Jules Verne (contemporain de Gustave Eiffel) s’invita dans notre travail avec son personnage de Nemo pour souligner cet acte. Dès lors, notre monde métallique a été introduit par le fameux Nautilus qui représente la fine pointe de la science et de la technologie, et de l’intelligence humaine prête à se retourner contre la civilisation.

Mais si l’on considère ce métal, de quel genre d’élément s’agit-il ?

Un minerai qu’il faut transformer en métal ? Ou de métaux natifs, comme le cuivre, l’argent ou l’or ? Et que faire des alliages ? Et comment considérer la rouille qui marque en quelque sorte un retour à l’état minéral ? Il y a donc une difficulté intrinsèque à faire des choix photographiques dans l’éventail des composantes et des couleurs de l’élément. À cela s’ajoute la place dévolue à la lumière : les reflets (de feu) peuvent prendre le pas sur l’élément lui-même. C’est pourquoi il nous est apparu opportun de clore la séquence par les éclairages de la ville (d’ailleurs dans la cité, la nuit, la fée électricité ne saurait exister sans métaux conducteurs…) qu’annoncent les serpentins de lumière que je remarquai dans un haut lieu de la construction de grands bateaux d’acier. Bernard Neau, à quelques pas de là, mettait en exergue un signe de l’Empire du Milieu, qui nous donna cet autre élément à explorer et à déchiffrer : le Métal.

Dans la culture chinoise, chaque élément existe en étroite proximité et en mouvement avec les autres éléments (voire, les contient) et c’est bien sûr le cas du métal, lequel, quand il n’est pas natif, a besoin de feu pour devenir ce qu’il est. En dehors du mercure, seul métal liquide à température ambiante, l’eau elle-même peut prendre l’apparence du métal (nous le montrons autre part et nous avons par commodité nommé pendant un certain temps l’une de nos images « Eau d’argent »), tandis que le support photographique d’exposition que nous avons choisi pour la brillance de sa surface (ce qui n’empêche pas le spectateur de plonger dans l’image comme le ferait dans la mer le Nautilus), est lui-même dit « metallic ».

Compte tenu de son potentiel de transformation, de la diversité de ses apparences, de son caractère parfois extrêmement artificiel, au service d’applications techniques, industrielles ou architecturales, le Métal interroge peut-être la notion même d’élément, ouvrant la voie à la création d’autres matières et substances : pensons à l’envahissant plastique ou aux datés bakélite (breveté en 1909) et formica (inventé en 1912 comme substitut au mica). Parallèlement, avec l’ère industrielle dont le métal est un emblème, nous serions entrés dans un nouvel âge géologique, celui de l’anthropocène. Buffon écrivait d’ailleurs dans Les Époques de la Nature : « la face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme ».

Xavier Noël

Notre suite consacrée au Métal fut la plus lente à construire. Peut-être parce qu’il s’agit d’un élément qui ne nous est pas aussi familier, ou disons, aussi « naturel » que les quatre éléments grecs.

D’anciennes civilisations forgeaient pourtant déjà le métal, mais c’est particulièrement au XIXème siècle que par le métal, l’homme, nouveau Prométhée, s’est mesuré aux dieux – et Jules Verne (contemporain de Gustave Eiffel) s’invita dans notre travail avec son personnage de Nemo pour souligner cet acte. Dès lors, notre monde métallique a été introduit par le fameux Nautilus qui représente la fine pointe de la science et de la technologie, et de l’intelligence humaine prête à se retourner contre la civilisation.

Mais si l’on considère ce métal, de quel genre d’élément s’agit-il ?

Un minerai qu’il faut transformer en métal ? Ou de métaux natifs, comme le cuivre, l’argent ou l’or ? Et que faire des alliages ? Et comment considérer la rouille qui marque en quelque sorte un retour à l’état minéral ? Il y a donc une difficulté intrinsèque à faire des choix photographiques dans l’éventail des composantes et des couleurs de l’élément. À cela s’ajoute la place dévolue à la lumière : les reflets (de feu) peuvent prendre le pas sur l’élément lui-même. C’est pourquoi il nous est apparu opportun de clore la séquence par les éclairages de la ville (d’ailleurs dans la cité, la nuit, la fée électricité ne saurait exister sans métaux conducteurs…) qu’annoncent les serpentins de lumière que je remarquai dans un haut lieu de la construction de grands bateaux d’acier. Bernard Neau, à quelques pas de là, mettait en exergue un signe de l’Empire du Milieu, qui nous donna cet autre élément à explorer et à déchiffrer : le Métal.

Dans la culture chinoise, chaque élément existe en étroite proximité et en mouvement avec les autres éléments (voire, les contient) et c’est bien sûr le cas du métal, lequel, quand il n’est pas natif, a besoin de feu pour devenir ce qu’il est. En dehors du mercure, seul métal liquide à température ambiante, l’eau elle-même peut prendre l’apparence du métal (nous le montrons autre part et nous avons par commodité nommé pendant un certain temps l’une de nos images « Eau d’argent »), tandis que le support photographique d’exposition que nous avons choisi pour la brillance de sa surface (ce qui n’empêche pas le spectateur de plonger dans l’image comme le ferait dans la mer le Nautilus), est lui-même dit « metallic ».

Compte tenu de son potentiel de transformation, de la diversité de ses apparences, de son caractère parfois extrêmement artificiel, au service d’applications techniques, industrielles ou architecturales, le Métal interroge peut-être la notion même d’élément, ouvrant la voie à la création d’autres matières et substances : pensons à l’envahissant plastique ou aux datés bakélite (breveté en 1909) et formica (inventé en 1912 comme substitut au mica). Parallèlement, avec l’ère industrielle dont le métal est un emblème, nous serions entrés dans un nouvel âge géologique, celui de l’anthropocène. Buffon écrivait d’ailleurs dans Les Époques de la Nature : « la face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme ».

Xavier Noël
Les 6 Eléments – le métal

TERRE

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Chaque pierre est un monde. Roger Caillois disait : « Les formes et les dessins des pierres offrent un prétexte à la dérive de mon esprit autant qu’une énigme à sa réflexion. M’attardant à les regarder, il m’arrive également d’être distrait, détendu, flottant. Je navigue à l’estime ou à la corne de brume en ces eaux du songe. »

Ce registre des Pierres réfléchies n’est pas sans rappeler celui de Gaston Bachelard avec L’eau et les rêves ou L’air et les songes. Caillois ajoutait : « Je ne suis pas dupe des dimensions que je feins parfois de consentir à des cailloux qui tiennent dans la main et dont je parle comme s’il s’agissait de montagnes, de forteresses, de palais. Je leur attribue mes angoisses, mes hésitations, mes carrefours. Mais ces projections, je n’oublie pas qu’elles sont mirages. »

Lors d’une longue séance photographique un soir d’été, je tenais moi-même dans ma main, face au ciel, sous un arbre, la montagne Sainte-Victoire afin d’en apprécier l’arrête ainsi que la densité de la couleur d’une végétation accrochée à ses aspérités. Cette montagne est sacrée pour les peintres.
Elle l’est aussi pour les photographes…

Si les pierres sont des mondes, elles sont aussi des livres. Caillois dans Le Fleuve Alphée les disait muettes et absolues : « elles me paraissaient narguer les livres et délivrer un message hors du temps (…) Pierres, archives suprêmes, qui ne portez aucun texte et qui ne donnez rien à lire… ».

J’ai pourtant considéré leur microcosme comme pouvant être l’emblème de livres entiers, allouant à l’une d’elles mes hésitations (aux carrefours littéraires). Je superposai ainsi l’Île Lincoln, c’est-à-dire L’Île mystérieuse de Jules Verne, héritière du Robinson Crusoé de Daniel Defoe et du Robinson suisse de Johann David Wyss, et le cycle de Dune qui contient un univers si vaste que ses trois auteurs n’achevèrent certainement pas sa description. Compte tenu de mes hésitations, si l’on me demandait quel livre je choisirais d’emporter sur une île déserte, je préfèrerais serrer dans ma main un caillou, un grimoire naturel.

Les pierres que j’aime à inviter dans ma production d’images ne sauraient pourtant être assimilées de façon systématique à l’élément Terre, à la façon de la fameuse paésine qui donne à contempler de saisissants paysages de canyons. Elles contiennent bien entendu tous les éléments, et parfois au sens propre : je me rappelle ainsi avoir ouvert un caillou qui contenait une eau d’une pureté absolue, petite mer intérieure souterraine venue du fond des âges… D’autres pierres sont des bois fossilisés.

« Nos » pierres, comme le faisait remarquer un guide particulièrement avisé de notre exploration photographique, ne sont pas seulement associées à l’élément Terre mais sont des petites pépites alchimiques nées de la fermentation simultanée des six éléments. Elles nous permirent aussi d’éviter l’effet trop méthodique (et finalement cartésien) d’un jeu qui consisterait à toujours suggérer un élément sans utiliser cet élément lui-même.

Xavier Noël

Chaque pierre est un monde. Roger Caillois disait : « Les formes et les dessins des pierres offrent un prétexte à la dérive de mon esprit autant qu’une énigme à sa réflexion. M’attardant à les regarder, il m’arrive également d’être distrait, détendu, flottant. Je navigue à l’estime ou à la corne de brume en ces eaux du songe. »

Ce registre des Pierres réfléchies n’est pas sans rappeler celui de Gaston Bachelard avec L’eau et les rêves ou L’air et les songes. Caillois ajoutait : « Je ne suis pas dupe des dimensions que je feins parfois de consentir à des cailloux qui tiennent dans la main et dont je parle comme s’il s’agissait de montagnes, de forteresses, de palais. Je leur attribue mes angoisses, mes hésitations, mes carrefours. Mais ces projections, je n’oublie pas qu’elles sont mirages. »

Lors d’une longue séance photographique un soir d’été, je tenais moi-même dans ma main, face au ciel, sous un arbre, la montagne Sainte-Victoire afin d’en apprécier l’arrête ainsi que la densité de la couleur d’une végétation accrochée à ses aspérités. Cette montagne est sacrée pour les peintres.
Elle l’est aussi pour les photographes…

Si les pierres sont des mondes, elles sont aussi des livres. Caillois dans Le Fleuve Alphée les disait muettes et absolues : « elles me paraissaient narguer les livres et délivrer un message hors du temps (…) Pierres, archives suprêmes, qui ne portez aucun texte et qui ne donnez rien à lire… ».

J’ai pourtant considéré leur microcosme comme pouvant être l’emblème de livres entiers, allouant à l’une d’elles mes hésitations (aux carrefours littéraires). Je superposai ainsi l’Île Lincoln, c’est-à-dire L’Île mystérieuse de Jules Verne, héritière du Robinson Crusoé de Daniel Defoe et du Robinson suisse de Johann David Wyss, et le cycle de Dune qui contient un univers si vaste que ses trois auteurs n’achevèrent certainement pas sa description. Compte tenu de mes hésitations, si l’on me demandait quel livre je choisirais d’emporter sur une île déserte, je préfèrerais serrer dans ma main un caillou, un grimoire naturel.

Les pierres que j’aime à inviter dans ma production d’images ne sauraient pourtant être assimilées de façon systématique à l’élément Terre, à la façon de la fameuse paésine qui donne à contempler de saisissants paysages de canyons. Elles contiennent bien entendu tous les éléments, et parfois au sens propre : je me rappelle ainsi avoir ouvert un caillou qui contenait une eau d’une pureté absolue, petite mer intérieure souterraine venue du fond des âges… D’autres pierres sont des bois fossilisés.

« Nos » pierres, comme le faisait remarquer un guide particulièrement avisé de notre exploration photographique, ne sont pas seulement associées à l’élément Terre mais sont des petites pépites alchimiques nées de la fermentation simultanée des six éléments. Elles nous permirent aussi d’éviter l’effet trop méthodique (et finalement cartésien) d’un jeu qui consisterait à toujours suggérer un élément sans utiliser cet élément lui-même.

Xavier Noël
Les 6 Eléments – la terre

Les 6 Eléments

Documents

Catalogue de l’exposition au Muséum de Nantes-Métropole, 2016

Catalogue de l’exposition au Muséum de Nantes-Métropole, 2016

Exposition Les 6 éléments, Arteva, Espace d’art contemporain, Rezé, janvier 2015

Exposition Les 6 éléments, Arteva, Espace d’art contemporain, Rezé, janvier 2015

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