Jardins intérieurs

« Les jardins ouvriers sont devenus jardins familiaux, jardins collectifs, jardins municipaux, jardins associatifs, jardins partagés… et, suivant ce mouvement, la plus que centenaire Ligue Française du Coin de Terre et du Foyer est devenue Fédération Nationale des Jardins Familiaux et Collectifs (FNJFC). »

Béatrice Cabedoce et Philippe Pierson (sous la direction de), Cent ans d’histoire des jardins ouvriers, 1896-1996, éd. Creaphis, 1996.

La fonction initiale consistant à offrir un loisir utilitaire et des appoints en nourriture ne s’est cependant pas perdue. Car de nombreux jardins familiaux privilégient la culture de légumes et de fruits, les fleurs étant dans certains cas seulement tolérées ; des règlements intérieurs précisent alors dans quelles proportions le droit au jardin floral est accepté.

Les jardins aménagés sur des terrains de la ville, loués à des citadins, gérés par des associations, sont ainsi davantage des jardins potagers que des jardins ornementaux ; ce sont aussi d’autres lieux de vie qui favorisent la convivialité, les activités culturelles, les démarches pédagogiques, le contact étroit avec la nature, et bien sûr la protection de l’environnement et l’accès à des produits sains. Toutes ces fonctions utilitaires auxquelles il faut ajouter l’apprentissage de la lenteur et de l’observation, ainsi que le bien-être de profiter du calme et de la verdure, qui m’ont souvent été exprimés lors de mes visites de jardins, n’excluent pas les préoccupations esthétiques et la recherche d’harmonie, qui sont très présentes.

Les fleurs ne sont ainsi pas le seul vecteur d’une démarche esthétique, même si un peintre aquarelliste que j’ai rencontré, a conçu son jardin floral à partir de gammes de couleurs pastelles qui lui sont chères. Tout d’abord, la beauté des productions potagères, admirées pour leurs formes et leurs couleurs, est unanimement reconnue. Bien d’autres éléments interviennent, en particulier l’agencement de la parcelle ou le choix des outils de jardinage, du bel outil ancien que l’on ramène de chez ses grands-parents, au nécessaire de jardinier acheté en grande surface (une sorte de « Petit jardinier » qui n’est pas sans évoquer « Le Petit menuisier » ou « Le Petit mécanicien » de notre enfance : j’ai d’ailleurs entendu que le jardin permet de retrouver quelque chose de son enfance). Essentiels aussi sont les objets que l’on y dépose… et dispose : tuteurs droits et torsadés, pergolas, pots et vases, nains… de jardin, animaux miniatures, mobiliers, bordures, bouteilles, statues et statuettes (j’ai ainsi croisé la déesse Flore), beaux cailloux, épouvantails, bannières et drapeaux, miroirs, doudous, carreaux de couleurs, lanternes, tiroirs, tancarvilles et cannes (en guise de tuteurs), girouettes, disques compacts (destinés à éloigner les oiseaux), rapportés de chez soi ou récupérés.

Au travers de son jardin, par son agencement, par les objets qui l’agrémentent, par la façon dont on le fait vivre (réceptions, visites, animations, jeux…), chacun exprime de la sorte son « jardin intérieur ». Renée a ainsi installé des objets fabriqués avec du papier (végétal), plaçant aussi une coccinelle réalisée avec un casque de vélo. Jaffar a pour sa part délimité les cheminements entre ses cultures par des bordures constituées de bouteilles alignées, ayant récupéré des stocks de l’ancienne discothèque de la place Zola à Nantes ; dans la mesure du possible, il a alterné les bouteilles vertes et marrons, mais on constate une majorité de bouteilles vertes. Il a aussi suspendu aux arbres fruitiers des sortes de sacs avec des œufs, afin d’éloigner les maladies.

L’esthétique s’invite aussi dans l’agencement et la décoration du cabanon, ou dans sa construction (quand un cabanon standard n’a pas été fourni par la Ville ou l’association gestionnaire du jardin), comme pour Josiane, qui a bénéficié de l’aide d’un ami architecte. Le jardin est un espace de liberté et le jardinier un créateur : un petit dieu m’a dit l’un d’eux. Dans ce microcosme, on peut jouer les Robinsons et les cartographes. Renée, décidément inventive, a nommé des portes pour accéder, en différents points, à sa parcelle : Porte de l’Eau, Porte du Feu (repérée par la couleur rouge), Porte de la Terre (1), des appellations dont on ne trouve pas l’équivalent sur le périphérique ! Et pour rendre l’eau (la mer précise-t-elle), présente, elle a planté des cinéraires, qui sont de couleur gris-bleu. Elle a tracé des chemins dans toutes les directions, comme le « Chemin de Compost’elle ». Pour elle, le jardin est à fleur de peau : tellement proche que c’est un peu comme s’il était en elle.

1) Le concepteur du jardin Le Clos Alexandre à Amiens, jardin privé ouvert au public pour des manifestations culturelles, évoque, à propos des Eléments du jardin, une trilogie du contraste : l’Air qui représente l’invisible et l’impalpable, l’Eau que l’on peut capter mais qui nous échappe car l’on passe au travers, et la Terre sur laquelle on pose les pieds. A cela s’ajoute le Feu : le soleil apparu derrière un peuplier lors de ma visite. Le livre réalisé sous la direction de Michel Baridon, Les jardins : Paysagistes, jardiniers, poètes, Robert Laffont, Bouquins, 1998, représente une référence importante pour lui.

Pour Thierry, l’esthétique de sa parcelle a été influencée par sa pratique du chi gong, qui lui a permis de cultiver à sa façon son jardin intérieur. Celles et ceux qui ont pu avoir le choix de l’emplacement de leur parcelle ont parfois préféré une position centrale, ou se situer non loin de l’entrée, du point d’eau, ou être à l’écart, ou encore avoir pour limite un mur, privilégié l’ensoleillement ou l’ombre, selon l’heure. Renée a choisi sa parcelle en fond de jardin, le long d’un mur, pensant à l’expression « faire le mur » dans un élan de liberté. Un autre jardinier a été attiré par le mur du fond sans pouvoir en donner la raison. Invitant sa famille un dimanche midi, après avoir, face au mur en bout de parcelle, dressé la table couverte d’une belle nappe, tout le monde étant installé, ses invités ont pris la pose afin que je fasse la photo de ce qui m’a semblé être, grâce au mur devenu fond de scène, un joli moment théâtral.

Car les jardins familiaux sont des lieux privilégiés pour se retrouver, en famille ou entre amis. A la belle saison ils résonnent de tintements de verres et de couverts et d’éclats de voix enjoués. Je me souviens en particulier d’un magnifique Dîner sous le châtaignier en fleurs (c’est le titre que j’ai donné à la photographie fixant ce moment). Des festivités de plus grande ampleur s’organisent parfois, portées par les associations : concerts de jazz, chorales, expositions, écritures de poèmes… notamment à l’occasion de bourses aux plantes et d’ateliers pédagogiques.

Les jardins bénéficient souvent à des personnes qui vivent en appartement. Si la parcelle attribuée, après que l’on a beaucoup patienté (les listes d’attente sont parfois longues), représente un espace qui reste assez petit, elle est au milieu d’autres parcelles ; cet espace ouvert est donc propice aux échanges, qui n’excluent certes pas les menus conflits (jardin mal entretenu amenant des graines non désirées, gestion de l’eau, partage des tâches pour les parties communes) ; surtout, on se rend service : prêt d’outils, de livres, trocs de plants, récoltes en cas d’absence, et l’on peut apprendre des autres quand on n’a pas soi-même d’expérience de jardinage. Dans les jardins partagés, le cahier de liaison, en général parsemé de taches d’eau et de terre, joue un rôle capital.

Reste une difficulté : la distance qui sépare le jardin du logement. Il peut être alors compliqué de venir tous les jours. Et puis, comment transporter ses plants, ses légumes et ses fruits ? Comme le jardin fait partie de soi, c’est un peu comme si on n’avait pas immédiatement accès à l’essentiel car le jardin est loin. Il faut prendre les transports pour s’y rendre ; une part du jardin voyage alors dans un panier, par le bus ou le tramway. Thierry a pour sa part trouvé la solution en bricolant une remorque spéciale pour son vélo ; ce trait d’union entre logement et jardin forme un long attelage, pas si facile à manœuvrer cependant. Un idéal est bien sûr représenté par la possibilité d’un jardin au pied des immeubles, comme dans la partie Est du quartier Malakoff à Nantes où se côtoient légumes, plantes aromatiques et fleurs. Sinon, la circulation des objets entre le jardin et le logement est une autre voie permettant de réduire la distance, en amenant un peu de son habitat dans le jardin et un peu de son jardin dans son logement. Un statut des objets s’invente : tantôt objets du dedans, tantôt objets du dehors. Dans les zones intermédiaires que sont les balcons ou les cours d’immeuble ou de maisonnette, sortes de « presque-jardins », on prépare ses plants, on « pépiniérise », on y dépose jardinières, pots, et toutes sortes d’objet destinés au jardin, ou revenant du jardin, et c’est souvent là que les objets changent de nature. Au gré de mes déambulations photographiques, j’ai pu observer une continuité décorative entre logement et jardin, avec un même ordre, ou un même désordre, qui sont comme chacun sait des notions toutes relatives.

Mes remerciements vont à tous les jardiniers et jardinières qui m’ont expliqué au fil de rencontres commencées en 2009, notamment à Nantes, Rezé et Amiens, leur passion des jardins familiaux, et accueilli dans leurs univers pour la réalisation de photographies : Bernadette, Bernard, Claire, Doudou, Gilles, Jaffar, Jean, Josiane, Mahdiya, Michel, Paulette, Renée, Robert, Thierry, et beaucoup d’autres restés anonymes.

Xavier Noël
Texte paru dans les Cahiers de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire, « Jardins de Loire et d’ailleurs », 2018
(1) : « Porte de l’Eau, Porte du Feu, Porte de la Terre »

Le concepteur du jardin Le Clos Alexandre à Amiens, jardin privé ouvert au public pour des manifestations culturelles, évoque, à propos des Eléments du jardin, une trilogie du contraste : l’Air qui représente l’invisible et l’impalpable, l’Eau que l’on peut capter mais qui nous échappe car l’on passe au travers, et la Terre sur laquelle on pose les pieds. A cela s’ajoute le Feu : le soleil apparu derrière un peuplier lors de ma visite. Le livre réalisé sous la direction de Michel Baridon, Les jardins : Paysagistes, jardiniers, poètes, Robert Laffont, Bouquins, 1998, représente une référence importante pour lui.

Jardins intérieurs

Galerie photographique

Jardins intérieurs

Documents

Cahiers de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire, « Jardins de Loire et d’ailleurs », 2018

<Cahiers de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire, « Jardins de Loire et d’ailleurs », 2018

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