Éclats d’import

Le port à bois de Cheviré est l’un des terminaux du Port de Nantes-Saint-Nazaire, situé en amont de l’estuaire de la Loire…

Le port à bois de Cheviré est l’un des terminaux du Port de Nantes-Saint-Nazaire, situé en amont de l’estuaire de la Loire. J’y ai pris pour sujet les grumes, grandes pièces de bois non encore équarries, déchargées en bord de Loire avant d’y être débitées, ainsi que les empilages de planches. J’ai apprécié ce lieu pour sa palette d’images, de coupes, d’éclats de bois, d’inscriptions : des signes qui se sont superposés sur les billes de bois importé. « Eclats d’Import » exprime cette activité portuaire.

Sur la tranche des grumes, se superposent les signes du voyage et du négoce : inscriptions au pochoir, tatouages, marquages à la peinture ou à la craie, qui se mélangent aux fissures, aux éclatements du bois, aux suintements de la résine, aux traces de sciages. On voit cela sur les quais, mais aussi des écorces, des débris et un autre aspect de l’activité portuaire avec la première transformation du bois et ses empilages de planches, dont la tranche est à nouveau peinte et marquée. Importation et transformation du bois se répondent par la nature des agencements : enchevêtrements de signes d’une part, compositions compartimentées d’autre part. C’est une vision par fragments choisis avec patience et respect. Car, comme disait le poète Yves Cosson : « On n’apprivoise pas plus facilement les choses que les êtres ». En complément, d’autres pistes ont été explorées : des graffiti relevés sur le terminal et un ancien registre de négoce maritime, de 1923, Shipping Marks on Timber, largement annoté, identifiant les codes de provenance des bois.

Le caractère un peu hasardeux des assemblages rend parfois difficile le déchiffrage des inscriptions. Derrière ces lettres de « Nantes » au tracé incertain, j’imagine des rayonnages chargés de livres, une bibliothèque dont chaque volume raconterait la ville portuaire. Je pense aussi à une peinture de Maria Elena Vieira Da Silva exposée au Musée des Beaux-Arts de Nantes en 2001, dont la notice soulignait que la bibliothèque peinte par cette artiste, objet de construction intellectuelle, s’offre comme métaphore de la cité à bâtir. Sur un autre empilage, à dominante bleue cette fois, nulle inscription à déchiffrer… Seulement la discrète signature dans le coin inférieur gauche d’un numéro (56 ou 5b), qui serait la cote de classification des ouvrages d’une bibliothèque. Des livres aux cartonnages bleus, plus rares que ceux de couleur rouge, comme cela se faisait pour les livres de Jules Verne et d’André Laurie, édités par Hetzel au XIXème siècle.

À Cheviré, s’ajoute l’effet des intempéries : la surface qui se fissure, qui éclate et qui noircit participe à l’évocation du bois d’ébène. Les clameaux, ces sortes de grand S de métal qui servent à maintenir le bois éclaté, ne sont pas sans rappeler les fers des esclaves. L’irruption des inscriptions portées sur la tranche des grumes, au déchargement d’un cargo, ou sur la trémie d’un camion (souvent un convoi exceptionnel, en raison de la longueur et du diamètre des billes de bois transportées), a quelque chose de l’art brut, suggère une provenance lointaine, force le respect dû aux forêts inaccessibles, anciennes, primordiales.

Éclats d’import

Galerie photographique

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